Un Napoleon mythique ou realiste ? L’ambiguite de la vision de l’ancien hussard Victor Dupuy

현실적 혹은 신화적인 관점인가? 퇴역 경기병 Victor Dupuy가 보는 나폴레옹

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  • ABSTRACT

    이 논문은 퇴역 경기병 장교이자 7월 왕정에서 군수였던 Victor Dupuy가 “Souvenirs militaires”에서 나폴레옹을 바라보는 관점에 대하여 연구하였다. 이 논문에서 알아보고자 한 점은 간결하고 현실적 묘사를 하는 작가가 저서에서는 어떻게 그의 나폴레옹 신봉자적인 모습을 드러내는가, 그리고 나폴레옹에 관한 작가의 특별한 관점을 어떻게 드러내는가이다.

    첫 번째 부분에서는 저서와 작가 그리고 저서의 역사적 배경에 대하여 연구했다. 저서는 19세기 회고록이라는 점에서 흥미롭다. 저서의 집필 시대(프랑스 혁명전쟁, 제정시대 그리고 첫 번째 왕정복고시대 동안으로 추측해 본다)와 출판기간(7월 왕정이라 추정한다)을 이 논문 안에서 세밀하게 분석했다. 이것은 우리로 하여금 이 시대의 Légende napoléonienne(나폴레옹 전설)을 되돌아보게 한다. 7월 왕정의 관계자이자 Grande Armée의 퇴역 장교였던 작가는 Légende napoléonienne에 동조한다.

    두 번째 부분에서는 간결한 문장과 방대한 양의 대화들, Grande Armée의 일상생활 그리고 장교들의 평소 생활모습을 통해 보여주는 작가의 현실주의적 스타일에 대하여 연구했다. 작가의 이러한 스타일 덕분에 그의 작품 안에서 나폴레옹은 단순한 행동을 하는 지나가는 한 명의 평범한 사람 혹은 비주류 사건 속의 희생자 정도쯤으로, 언뜻 평범하며 일반적으로 비춰진다. 그렇지만 실제로 Légende napoléonienne안에 존재하는 이 단순하고 현실적인 나폴레옹의 실체를 우리는 오해하면 안 된다. 작가는 전설적이지만 또 사실적인 나폴레옹에 관한 여러 가지 다른 점들에 대하여 고찰한다. 먼저 훌륭한 지휘관으로서 나폴레옹의 장점들, 거의 신에 가까운 비범한 그의 역량들, 나폴레옹과 그의 측근들(예를 들면 나폴레옹의 아들같은)을 향한 감추어진 Dupuy의 충정에 대하여 이야기한다. 이러한 신화적 관점은 나폴레옹을 위해 바치는 작가의 숨겨진 숭배라고 볼 수 있다.

    세 번째 부분에서는 숨겨진 숭배의 디테일에 대하여 연구하였다. 작가 Dupuy가 받아들인 “bonapartisme cultuel”은 무엇이며, Légende napoléonienne 안의 주요 인물은 누구이며 등에 관하여 연구했다. 주요 구성 요소로는 황제를 향한 애정 어린 충성심, 하지만 7월 왕정에는 찬성, 혁명가 유산의 수락, 우리에게 19세기 초반의 자유주의의 독창성을 보여주는 제국주의를 인정치 않는 전체자유주의 등이 있다.

    결론적으로 우리는 Dupuy가 제공하는 금빛 전설의 나폴레옹의 현실적인 관점, 사실 그 객관성 뒤에 감춰진 절대적으로 편파적인 관점을 이해할 수 있다. 작가는 지독하게도 역설적인 나폴레옹주의의 유산과 19세기 초반 자유주의의 참신한 면을 보여준다.

  • KEYWORD

    Napoleon , Hussards , Legende napoleonienne , Liberalisme , Bonapartisme , Religion napoleonienne , Premier Empire , Grande Armee , Restauration , Monarchie de Juillet , Revolution francaise , Romantisme

  • INTRODUCTION

    Napoléon est peut-être la figure historique la plus controversée qui soit. La puissance de son image – il suffit de contempler les peintures d’un David, d’un baron Gérard ou simplement les caricatures anglaises de l’époque – n’a pas fini de frapper les esprits, tout comme son héritage, très, trop ambigu. A l’heure de la mondialisation, Napoléon hante l’esprit des Français ; ainsi, 66% d’entre eux considèrent qu’il a « plutôt servi la France », et 54% pensent que c’est le personnage historique qui a joué le plus grand rôle dans l’histoire de France1.

    Si le prototype du grand homme est un sujet de choix pour les artistes2, il occupe aussi l’espace politique : ainsi, Georges Pompidou, lors du bicentenaire de la naissance de Napoléon, a aimé qualifier Napoléon et de Gaulle de « sauveurs »3 ; Nicolas Sarkozy, lui, s’est vu associé à Napoléon avec légèreté4 et Dominique de Villepin, ancien premier ministre, a dédié Les Cent-Jours ou l’esprit de sacrifice à l’ancien Empereur des Français. En fait, Napoléon est indissociable de sa légende - « noire » ou « dorée » -, une légende vieille de deux siècles.

    Cependant, avant la légende, il y a eu la réalité, vécue par des milliers de Français, civils ou militaires. Une réalité que les soldats de « l’épopée » révolutionnaire et napoléonienne ont aimé retranscrire. C’est le cas du texte ici étudié, les Souvenirs militaires de Victor Dupuy5. Comme de multiples mémoires de l’époque, il nous détaille avec authenticité le quotidien de la Grande Armée. Surtout, il nous offre une vision réaliste de Napoléon, qui, au premier regard, semble épurée et impartiale.

    Toutefois, cette dernière, elle-même fruit des Souvenirs, apparaît vite trompeuse. D’où nos interrogations : en quoi cette vision, en dépit du style sobre et réaliste de l’auteur, se révèle-t-elle partisane ? Comment la figure de Napoléon, évoquée dans ces Souvenirs, traduit-elle, au-delà du récit, une sensibilité particulière qui possède des éléments proprement politiques ?

    Pour y répondre, notre article s’appuie sur trois parties : la première met à l’honneur une présentation générale de l’oeuvre (texte en lui-même, auteur et contexte historique) ; la deuxième s’axe sur la description équivoque de Napoléon ; la troisième, enfin, réfléchit à la légende dorée napoléonienne et à ses implications politiques.

    1Sondage Ipsos, réalisé du 6 au 8 mars 1997.  2Pensons à « Monsieur N » d’Antoine de Caunes, aux nombreux romans comme La bataille de Patrick Rambaud ou aux bandes dessinées, comme Napoléon Bonaparte de Jean Torton, Pascal Davoz, Jacques Martin.  3Jean-Paul Bertaud, La France de Napoléon, 1799-1815, Messidor-Editions sociales, Paris, 1987, p.237.  4« Si Sarkozy ressemble à Napoléon, Hollande est Louis XVIII » in L’Express, 22 août 2012.  5Victor Dupuy, Souvenirs militaires de Victor Dupuy, chef d’escadrons de Hussards : 1794-1816, Calmann-Lévy, Paris, 1892.

    I. Presentation generale du texte

       1. L’ouvrage

    Long de 316 pages, l’ouvrage ici étudié s’intitule Souvenirs militaires de Victor Dupuy, chef d’escadrons de hussards : 1794-1816. Possédant 35 chapitres, il appartient au registre du mémoire autobiographique car le personnage central en est l’auteur, qui traite principalement des campagnes napoléoniennes. Comme bon nombre de mémoires raitant de la Révolution6 écrits tant par d’humbles soldats (pensons aux « cahiers » du Capitaine Coignet, au témoignage de Levasseur) que de grands officiers (André Masséna, Jomini, le maréchal MacDonald⋯)7, Victor Dupuy a rédigé ce texte pendant la Révolution, le Premier Empire8, et également pendant le début de la deuxième Restauration (probablement après 1816, date de son licenciement9). Il faut toutefois attendre la fin de la Restauration pour voir notre auteur achever son oeuvre : plusieurs indices (parmi lesquels sa mise en retraite à partir de 182810) nous amènent à le penser11.

    Il nous faut également nous interroger sur la date de publication de ces mémoires. On peut penser celle-ci au cours de la Monarchie de Juillet(1830-1848) et plus précisément au tournant des années 1840. Des éléments nous le suggèrent : outre le fait que notre auteur ait été sous-préfet à Cognac (poste influent qui aide à la publication), le contexte historique joue également : 1840, c’est l’apogée de la politique de réconciliation nationale avec l’héritage napoléonien entamée depuis 1835 par le roi Louis-Philippe12, une politique qui culmine avec la cérémonie du retour des Cendres, le 15 décembre 1840 – contexte idéal pour la publication d’un journal de bord d’un vétéran de la Grande Armée. Ces années 1830-1850 voient également l’Histoire se développer comme discipline à part entière, grâce à la publication de nombreux mémoires et documents traitant de la Révolution française et du Premier Empire13.

    Quant aux thèmes qu’abordent les Souvenirs militaires, il s’agit principalement des guerres du Premier Empire. Sous son regard aigu et austère, l’auteur nous présente ce qu’a pu être le quotidien d’un cavalier de la Grande Armée, qu’il fût chasseur à cheval ou hussard. Aux fracas des grandes batailles (comme Austerlitz, Wagram ou Waterloo) où s’exprime un vécu, répondent les escarmouches, les expéditions en territoire ennemi et la vie quotidienne de la Grande Armée dans ses aspects les plus intéressants – pensons ici aux relations sociales entre officiers et soldats, aux formes particulières de sociabilité comme les duels, ou aux questions plus terre-à-terre telles que l’approvisionnement.

       2. L’auteur

    Victor Dupuy est né en 1777 et mort en 1857. Après avoir fréquenté l’école de Mars, il commence sa carrière militaire en 1798 dans le 11e régiment des chasseurs comme simple cavalier, puis accède à une charge de brigadier en 1802. Il gravit progressivement les échelons : s’il n’est qu’un simple adjudant à la bataille d’Austerlitz, les multiples batailles où il se distingue lui permettent en 1814 de devenir chef d’escadrons du très célèbre régiment du 7e hussards (qui a eu pour général Lasalle), sous le commandement de Marbot14 – un poste prestigieux.

    Archétype meme du cavalier léger, notre auteur a appartenu sous l’Empire aux régiments de chasseurs à cheval et de hussards, postes dangereux15 mais prestigieux16 - régiments qui ont compté dans leurs rangs de grands hommes de talent (La Grange, Lasalle, Moncey ou Montbrun17). Dès lors, l’on comprend mieux l’amertume qui, parfois, se lit dans les Souvenirs militaires - Victor Dupuy est bien l’un de ces vétérans napoléoniens qui, comme de nombreux soldats et officiers demi-solde, n’hésite pas, dès son retour au foyer, à conter à ses proches son expérience, et à donner une image glorieuse du Premier Empire18.

    Au moment de la publication des Souvenirs, sous la Monarchie de Juillet, devenu sous-préfet de Cognac, notre auteur devient un fonctionnaire provincial important, un de ces notables au réseau de clientèles étendu, un homme qui représente l’Etat auprès de la population et possède de ce fait une certaine reconnaissance19.

       3. Le contexte historique

    Au moment ou l’auteur achève son texte, la France vit à l’heure de la deuxième Restauration (1815-1830), marquée par le règne de Louis XVIII puis de Charles X. Parce que ce régime succède à la Révolution française et au Premier Empire, il a souvent été à tort négligé des historiens20 et est perçu négativement par le grand public. Si la Restauration est souvent assimilée à la politique réactionnaire d’un Charles X et de ses ultras, comme Villèle, il ne faut pas oublier pour autant son caractère fondateur : non seulement, elle conserve des acquis de l’époque révolutionnaire et napoléonienne mais en plus, elle fonde, grace aux principes libéraux de la Charte de 1814, une monarchie constitutionnelle moderne, qui consacre l’échec définitif d’une restauration de la monarchie absolue21. En fait, les historiens s’accordent meme à entrevoir ce régime comme plus libéral que ne l’était le régime impérial napoléonien22.

    Le régime qui lui succède, et qui voit la publication des Souvenirs de notre auteur, est la Monarchie de Juillet (1830-1848). Ne récusant plus les symboles révolutionnaires comme le faisait son prédécesseur, elle consacre avant tout le règne de la bourgeoisie23, un ordre social figé ou les notables tiennent le haut du pavé24, mais qui a le défaut de trahir rapidement son conservatisme - ce qui lasse très vite les Français, qui regrettent l’époque révolutionnaire25.

    Pour bien comprendre le contexte culturel des écrits de notre auteur, il nous faut analyser les mutations de la légende napoléonienne de 1815 à 1848. Celle-ci connaît différents stades : si le début de la Restauration est dominé par la légende noire napoléonienne (l’Ogre corse, le despote tyrannique, etc.), légende sombre relayée par des écrivains de première importance (Chateaubriand, Germaine de Staël, Hugo, Vigny, Lamartine 26⋯) la concurrence bientôt, avec notamment la publication du Mémorial de Las Cases en 1823, une légende dorée.

    De multiples artistes romantiques, tant écrivains français (à nouveau Hugo et Chateaubriand, Balzac, Stendhal, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Eugène Sue, Nerval) ou européens (Lord Byron, Heinrich Heine, Walter Scott27, Lermontov28) que chansonniers (Béranger, Emile Debraux), peintres (Horace Vernet, Raffet29) l’animent. La population française, notamment avec les anciens soldats de retour au foyer (catégorie à laquelle appartient notre auteur), se voit également séduite par cette légende dorée30. Notons au passage qu’elle va de pair avec le développement important du roman historique (Les Chouans de Balzac, Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, etc.)31 et que dans l’esprit de ces artistes, Napoléon représente à la perfection le héros sinon l’Histoire elle-meme32.

    La Monarchie de Juillet de Louis-Philippe jouera un rôle important dans la diffusion de cette légende dorée, tant dans les années 1830 que dans les années 184033 ; le succès d’un Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1848 à la présidence de la République n’y sera d’ailleurs pas étranger. Le succès de cette légende semble également traduire les aspirations refoulées des contemporains, un certain esprit critique à l’égard des régimes en place, jugés peu glorieux et bien pâles en comparaison de la Révolution et de l’Empire34.

    Le contexte culturel des Souvenirs exposé, il est maintenant temps d’aborder la vision de Napoléon par Victor Dupuy.

    6Jean El Gammal, « La mémoire de la Révolution au XIXe siècle », in Jean-Jacques Becker et Gilles Candar, Histoire des gauches en France, La Découverte « Poche/Sciences humaines et sociales », 2005, p.138.  7Stéphane Calvet, « La mort des anciens officiers de la Grande Armée à travers l’exemple charentais », in Annales historiques de la Révolution française, n°348 (avril-juin 2007).  8Victor Dupuy, op.cit., p.228 (« Fait prisonnier de guerre le 28 septembre suivant [1813] (⋯), toutes mes notes furent perdues ; je ne peux donc entrer dans aucun détail sur les faits généraux et particuliers de cette active campagne (⋯) » écrit-il).  9Ibid., p.309. Le titre porte d’ailleurs la référence “1794-1816”.  10Ibid., p.VI.  11Parmi eux, citons : les critiques multiples envers le régime des Bourbons (Ibid., p.137, p.201 et p.310) ; la citation d’ouvrages comme Histoire de Napoléon et de la Grande Armée pendant 1812 de Philippe-Paul Ségur paru en 1825 (Ibid., p.166) ou Histoire des campagnes d’Allemagne et de Prusse, depuis 1802 jusqu’en 1806, de M. de Saint-Maurice (Ibid., p.37) qui date de 1827 ; enfin, la mention du « duc d’Orléans » qui suggère que Louis-Philippe, à l’époque, n’était pas encore roi (Ibid., p.VI).  12Jean Garrigues, Philippe Lacombrade, La France au 19e siècle, 1814-1914, Armand Colin, Paris, 2001, p.29.  13Antoine de Baecque, Françoise Mélonio, Lumières et liberté, Les dix-huitième et dix-neuvième siècles, Histoire culturelle de la France 3, Seuil, Paris, 2005, p.320-321.  14Pierre Robin, Christophe Dufourg Burg, Cavaliers de l’Empire, des origines à 1805, Bernard Giovanangeli Editeur, Paris, 2010, p.120.  15Des missions de reconnaissance, d’espionnage, d’harcèlement des troupes ennemies, de transmissions et de charges au cours des batailles leur faisaient un quotidien difficile (Alain Pigeard, L’Armée de Napoléon, 1800-1815, Organisation et vie quotidienne, Tallandier, Paris, 2000, p.120.)  16Ibid., p.120.  17Le Grand atlas Napoléon, Atlas, Paris, 2002, p.72.  18Alain Pigeard, op.cit., p.321.  19Francis Démier, La France du XIXe siècle, 1814-1914, Seuil, Paris, 2000, p.173.  20Jean Garrigues, Philippe Lacombe, op.cit., p.22.  21Ibid., p.22.  22Serge Berstein, Pierre Milza, Histoire du XIXe siècle, Hatier, Paris, 1996, p.106.  23Ibid., p.120.  24Jean Garrigues, op.cit., p.39.  25Serge Berstein, Pierre Milza, op.cit., p.123.  26Jacques-Olivier Boudon, La France et l’Europe napoléonienne, Armand Colin, Paris, 2006, p.314.  27Jacques Godechot, “Napoleon I”, in Encyclopedia Britannica Online Academic Edition.  28Jean-Paul Bertaud, op.cit., p.236.  29Jacques-Olivier Boudon, Histoire du consulat et de l’Empire, 1799-1815, Perrin, Paris, 2003, p.437.  30Antoine de Baecque, Françoise Mélonio, op.cit., p.229.  31Ibid., p.313.  32Francis Démier, op.cit., p.147.  33En 1833, la statue de Napoléon est réinstallée sur la place Vendôme ; en 1840, il y a la cérémonie du retour des Cendres de Napoléon en France (Jacques Godechot, “Napoleon I”, in Encyclopedia Britannica Online Academic Edition).  34Annie Jourdan, L’empire de Napoléon, Flammarion, Paris, 2006, p.157.

    Ⅱ. Une vision realiste de Napoleon ?

       1. Le style particulier de Victor Dupuy

    A la lecture de Souvenirs militaires, une chose frappe immédiatement le lecteur : le style réaliste, simple et dépouillé de Victor Dupuy. Plusieurs éléments concourent à l’originalité de ce style.

    Les phrases, rarement complexes, s’ajustent tout d’abord souvent sur le modèle très formel de « sujet-verbe- complément », et démontrent une grande simplicité. Elles laissent clairement transparaître le vécu d’un militaire honnête, qui aime la franchise, habitué à obéir et à ordonner, et qui, dans son quotidien, ne cherche guère la complication. Les dialogues, abondants et puissants par leur spontanéité et leur vécu, ont aussi leur part dans ce réalisme. Citons ici, la parole d’un vieux chef d’escadron qui explique à une jeune recrue les caractéristiques d’un bon adjudant dans la cavalerie : « Savez-vous qu’un bon adjudant ne doit vivre que six mois et crever dix chevaux ! 35».

    Le foisonnement de détails et d’anecdotes se rapportant au quotidien de la Grande Armée tient également une place de choix : que ce soient les scènes de combat36, les descriptions de champs de bataille (Eylau37), les problèmes d’approvisionnement en pain de l’armée38, la vie de garnison39, la question de la fourniture en chevaux et uniformes de l’armée40, l’amitié entre soldats issus de la meme région41, les congés42, les duels43 ou enfin la concurrence pour obtenir les grades44, tous les aspects de la vie quotidienne de la Grande Armée sont examinés en détail. Plutot que la Grande Armée et les grandes batailles légendaires comme Austerlitz, Iéna ou Wagram, ce qui étonne est la multiplicité des « petites batailles », et autres escarmouches45, que l’auteur retranscrit ici soigneusement.

    Notre auteur aime afficher une certaine modestie, attitude qui ne peut qu’amplifier ce style réaliste : « J’étais jeune, sans ambition, je commandais à des hommes de choix, je jouissais de l’amitié de mes subordonnés (⋯)46» affirme-t-il, se posant en homme du peuple. Mais ce n’est pas seulement lui qui se montre modeste : ce sont aussi les officiers et les généraux qu’il fréquente. Alors que la mémoire de l’épopée napoléonienne et les multiples ouvrages, oeuvres artistiques qui paraissent chaque année font de ces grandes figures des héros, les glorifient toujours plus, notre auteur, lui, les présente sous leur jour le plus banal et cela, parfois, étonne.

    Sous sa plume, le général Mortier (qui deviendra tout de meme maréchal de France) est présenté comme un amateur d’alcool47. Le général de cavalerie Lasalle, qui trouvera la mort à Wagram, et qui constitue l’un des plus grands héros de la cavalerie de Napoléon, se voit abordé sous un angle ordinaire : « Entrés dans son salon, après avoir bu avec lui deux ou trois verres de kirchenwasser et fumé deux pipes de tabac, il nous dit : « Allez à vos affaires, messieurs, et rappelez-vous que lorsqu’on a bu la goutte chez Lasalle, on y dine 48». Le maréchal Murat, cette figure légendaire, apparait davantage comme une personnalité un brin fantasque, voire un peu crane (il aime déployer ses gouts de luxe) que le héros parfait sans défauts et plein de courage que chantent allègrement les films : « [En Russie, après la bataille de la Moskowa] Il était toujours vetu avec recherche : pantalon blanc, bottes rouges, polonaise verte garnie de ganses en or, le chapeau relevé à la Henri IV, orné de plumes blanches »49. Et Murat de s’exclamer dans un langage dénué d’artifices, lorsqu’il aperçoit sur une berge voisine des rangs ennemis, des Russes, après la bataille de Friedland : « Allons chasseurs ! dit-il, empoignons cette canaille ! »50.

    Cette simplicité semble retranscrire avec précision l’atmosphère particulière, un brin égalitaire, qui régnait au sein de la Grande Armée : certes, il existait une hiérarchie entre les grades mais celle-ci, dans le feu des combats et la pénibilité des campagnes militaires, se brisait parfois au profit de gestes simples et quotidiens (citons l’exemple des beuveries, comme celle du général Lasalle à laquelle participe notre auteur51). Cet égalitarisme est bien réel : les soldats combattent pour la Révolution française et ses idéaux, une idéologie que Napoléon leur paraît matérialiser52.

    Si cette absence de hiérarchie, que l’on perçoit à la lecture de Souvenirs militaires, amplifie le réalisme de Dupuy, elle est également mobilisée pour décrire le premier héros de cette épopée : Napoléon. Celui-ci semble alors apparaître dans sa pleine réalité, sous un regard en apparence neutre et objectif.

       2. Un Napoleon ordinaire?

    Sous la plume sobre de Victor Dupuy, Napoléon n’est point le personnage historique et légendaire controversé si connu, non, c’est plutôt un homme, un général chef d’état-major en campagne qui passe son temps sur les champs de batailles et qui orchestre des armées géantes avec simplicité et sobriété.

    Certes, notre auteur le définit comme « l’Empereur », avec un « E » majuscule, mais il ne le décrit pas moins avec simplicité ; Napoléon (« le petit caporal ») donne souvent l’impression d’etre un homme comme un autre, plutot accessible, comme ici lors de la campagne de Pologne : « Détaché à Blonie avec vingt-cinq chasseurs (⋯) pour y attendre l’Empereur qui devait arriver de Berlin, j’y étais depuis deux ou trois jours, lorsqu’un soir, vers huit ou neuf heures, il [l’Empereur] arriva seul et à l’improviste, mit pied à terre devant la maison du staroste située sur la place, s’appuya sur un tonneau vide et demanda un verre d’eau, qu’on lui apporta sur-le-champ. Je me trouvais à portée : je le reconnus, m’approchai de lui pour prendre ses ordres ; il me dit de laisser mes chasseurs tranquilles, mais de lui procurer un cheval53 ». Napoléon est en effet connu pour diriger les campagnes militaires sur le terrain ; si le soir, il campait au bivouac, dans sa vaste tente personnelle flanquée de sa Garde impériale54 (et s’autorisait également de temps en temps des nuits dans des chateaux ou des demeures somptueuses), il donnait presque toujours ses ordres à ses maréchaux, dans le feu des combats, à proximité du champ de bataille55 au point de risquer sa vie56. Le fait que Victor Dupuy rencontre Napoléon de manière isolée comme un « visiteur » de passage n’a donc rien d’incroyable et apparait ici comme approprié.

    Notre auteur, en véritable reporter, renforce le réalisme de ses descriptions en évoquant de temps à autre les événements mineurs qui affectent Napoléon. Napoléon est ainsi montré tombant dans l’eau au camp de Boulogne57, événement narré avec mille détails. Il nous le présente aussi parlant polonais58 ou peu avant le franchissement du Niémen lors du début de la campagne de Russie, fredonnant « l’air de Marlborough en jouant avec sa cravache59 ». Chaque fois que Napoléon apparait, c’est en homme simple, presque ordinaire.

    Simple, Napoléon l’est aussi dans ses relations avec ses subordonnés, qu’ils soient soldats ou officiers : « Après avoir passé la première brigade, il vint à la nôtre (⋯) le général Lasalle lui dit : « Sire ! Voilà les bons ! « Ils en ont l’air », fit l’Empereur en regardant les chasseurs ; puis, s’adressant au capitaine Josselin qui nous commandait : « Combien avez-vous eu d’hommes tués dans la campagne ? » - Six répondit le capitaine. De blessés ? Les quatre officiers et trente hommes. De prisonniers ? Aucun. C’est bien ! Voilà ce que j’aime ! dit l’Empereur : tuer ou se faire tuer !60 (sic !) ». De fait, il est avéré que Napoléon, en véritable général et bien qu’il fût « Empereur », avait coutume d’être au milieu de ses soldats, et qu’il existait entre eux, depuis l’épisode des campagnes d’Italie, une certaine familiarité61. Ce contact direct, comme tous les éléments précédemment soulignés, semblent donc dévoiler un Napoléon ordinaire, sous son jour le plus banal.

       3. ?ou un dieu vivant ?

    Malgré tout, nous ne laissons pas tromper par le style réaliste de notre auteur. Certes, Napoléon est perçu simplement, de manière sobre et ordinaire, certes, sont cités des aspects secondaires relevant de sa personne. Cependant, de manière très paradoxale, tous ces éléments n’en idéalisent pas moins Napoléon. En d’autres termes : Napoléon est vu avec simplicité mais plutôt qu’un homme, il est un homme exceptionnel, ou même un « dieu », décrit de manière ordinaire et extrêmement sobre ; s’il est ancré dans le quotidien, il n’en est pas moins le point central de ce quotidien ; s’il apparaît de temps à autre, il reste néanmoins omniprésent. Toute une série d’éléments nous aident à l’affirmer.

    Il y a d’abord les grandes qualités de Napoléon que remarque notre auteur. Dupuy nous montre un Empereur généreux ; voici l’Empereur qui donne à l’un des soldats de sa Garde « quelques milliers de francs » pour rembourser ses dettes62. D’autres qualités entrent en jeu, comme celles du chef de guerre. Le courage est ici mentionné lorsqu’à la bataille de Wagram, Napoléon se montre « impassible au milieu du plus épouvantable feu63 [de la bataille] ». Notre auteur nous fait également découvrir un Napoléon humain64, attaché à la vie des hommes (alors que Napoléon est lui-meme connu pour une certaine indifférence à l’égard des morts que ses batailles engendrent65). Notre auteur note aussi une certaine clémence, qui rappelle un Jules César, notamment lorsque Napoléon gracie une garnison allemande66.

    Ajoutons par ailleurs que l’égalité précédemment notée, et la sobriété des rapports entre Napoléon et ses hommes, ne doit pas nous tromper. Si elle est parfois mise à l’honneur, elle ne remet jamais en cause les statuts, les rangs et les habitudes militaires ; il est vrai que Napoléon parle à ses soldats comme à des compagnons, mais il n’en reste pas moins le « chef » comme le rappelle fréquemment Dupuy. Et un chef au pouvoir total. L’exemple suivant suffit à s’en convaincre: « Après cette belle revue [militaire], nous retournâmes dans nos cantonnements respectifs, enchantés (⋯) de l’aménité de notre auguste chef, qui n’avait jamais paru si gai, si satisfait67 ». Il y a ici comme un effet de mimétisme chez Dupuy ; le soldat est heureux parce que son chef l’est ; le soldat imite le chef dans son attitude ; le pouvoir du chef est total. Cette proximité, voulue par l’Empereur, insuffle chez les soldats une confiance réelle et explique en partie le succès des campagnes militaires napoléoniennes68 - le général Wellington affirmait d’ailleurs que Napoléon valait à lui seul « 40 000 hommes ». Napoléon aime donc se poser en soldat et entretenir une familiarité avec ses subordonnés de bas niveau.

    Oui, Napoléon est un soldat mais il est le « premier » des soldats (songeons à Orwell dans La ferme des animaux et à son magnifique trait d’esprit : « Tous les animaux sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres »). Parce qu’il côtoie ses soldats durant les campagnes militaires et qu’il les mène à de nombreuses victoires, ce chef ne peut qu’être admiré par ses troupes. Mais Napoléon est plus qu’un simple chef, ou qu’un modèle à suivre ; parce qu’il tient entre ses mains les vies de ses soldats, il a en réalité les pouvoirs d’un dieu tout-puissant69. Une certaine dose de fanatisme, souvent remarquée chez les soldats de la Garde impériale70, peut être remarquée ici, secrète, chez notre auteur.

    A maintes reprises, Dupuy trahit en effet cet état d’esprit particulier. Napoléon possède un statut quasi-divin si l’on réfléchit à ses pouvoirs ; tel un immortel, il peut en effet ordonner la société militaire comme il l’entend. Victor Dupuy nous le montre distribuant les grades d’officiers : « Il [l’Empereur] fit beaucoup de promotions dans tous les régiments. Sur la proposition du général Jacquinot et après avoir été interrogé par l’Empereur sur mes services et mes blessures, je fus promu au grade de capitaine de camp71 ». Le voici également donnant des récompenses aux braves comme ce « jeune homme de vingt-trois ans amputé des deux bras » à qui l’Empereur donne « la décoration de la Légion d’honneur, la retraite de maréchal des logis et mille francs de rentes 72» (Et Dupuy, tel une ouaille face à l’action miraculeuse d’un saint, de s’exclamer : « le malheureux paraissait enchanté73 ! (sic !)»).

    Napoléon dévoile également son statut divin par le fait qu’il a droit de vie et de mort sur ses adversaires. Dupuy nous le présente face à une garnison allemande qui refuse de se rendre mais qui est sauvée par les femmes des soldats, prêtes à se sacrifier74 : « Frappé de cet héroïque dévouement, l’Empereur fit grâce à la garnison, qu’il avait condamnée à être passée au fil de l’épée75 ». En d’autres termes, si Napoléon avait refusé de gracier les combattants, nul n’en aurait réchappé. Mais le récit que nous offre Dupuy atténue volontairement cet aspect.

    En réalité, il vénère ce dieu, avec toute sa simplicité de soldat. Il lui voue un culte discret, une « religion76 » comme il l’avoue en cachette au milieu de son ouvrage. Religieuse, son attitude l’est sans aucun doute. Comme un pretre amoureux de son saint, notre auteur aime s’enquérir, quand il le peut, des nouvelles du héros, ainsi que de ses proches, comme le « roi de Rome », son fils77 - il voue d’ailleurs à celui-ci un respect quasi-religieux78. Ici, l’on ne peut qu’etre frappé des effets puissants de la propagande napoléonienne et du culte impérial que Napoléon a établi tout au long de l’Empire, culte qui, s’inspirant du modèle des empereurs romains, l’associait à une divinité et possédait une dimension religieuse réelle79.

    Ce culte est bien présent chez notre auteur mais il s’affiche discrètement ; son style, sobre, d’apparence objective, tend à le masquer. Mais il n’en est pas moins présent, tant au moment où il vit les événements qu’au moment où il les décrit – c’est-à-dire bien après la mort de Napoléon, sous la Restauration et la Monarchie de Juillet. On peut très logiquement penser qu’il a continué de vouer ce culte à ce « héros » les décennies suivantes, jusqu’à sa mort en 1857, sous le Second Empire.

    35Victor Dupuy, op.cit., p.49.  36Par exemple, Ibid., p.48, p.54, p.74, p.121.  37Ibid., p.76.  38Ibid., p.94.  39Ibid., p.156.  40Ibid., p.224-225.  41Ibid., p.239.  42Ibid., p.22.  43Ibid., p.3.  44Ibid., p.51.  45L’énumération des escarmouches revient fréquemment : on peut citer les pages 11, 132, 167, 287. Pour l’espionnage : p.73 (Ibid.).  46Victor Dupuy, op.cit., p.33.  47« Il me dit en la recevant [la dépêche] : « Chasseur ! C’est la première dépêche que je reçois comme officier général, mets pied à terre et buvons l’eau de vie ; » ainsi fut fait et nous en vidâmes quelques verres » (Victor Dupuy, op.cit., p.6).  48Ibid., p.92.  49Ibid., p.176.  50Ibid., p.89.  51Ibid., p.105.  52Charles Esdaile, Napoleon’s wars, An international history, 1803-1815, Penguin Books, London, 2007, p.219.  53Ibid., p.70, 71. On peut citer aussi page 42, où Napoléon traverse au coeur de la nuit un bivouac d’infanterie.  54Alain Pigeard, op.cit., p.181.  55Jean-Claude Damamme, Les soldats de la Grande Armée, Editions Perrin, Paris, 2008, p.156.  56Alain Pigeard, op.cit., p.179.  57Victor Dupuy, op.cit., p.35.  58Ibid., p.75.  59Ibid., p.166.  60Ibid., p.86.  61André Corvisier, Histoire militaire de la France Tome II de 1715 à 1871, PUF, Paris, 1988, p.283.  62Victor Dupuy, op.cit., p.119.  63Ibid., p.133.  64« Un parlementaire autrichien vint (⋯) proposer un armistice à l’Empereur pour ensuite traiter de la paix. « Je le veux bien, dit celui-ci, il y a eu assez de sang de versé ! » (Ibid., p.134)  65Jean-Claude Dammame, op.cit., p.157.  66Victor Dupuy, op.cit. p.35.  67Ibid., p.87.  68Charles Esdaile, op.cit., p.221.  69Jean-Claude Damamme, op.cit., p.152.  70André Corvisier, op.cit., p.283.  71Victor Dupuy, op.cit., p.136 (On trouve aussi page 113).  72Ibid., p.136.  73Ibid.  74Voici le détail de l’affaire : « La garnison réduite aux abois demanda à capituler ; l’Empereur voulut qu’elle se rendit à discrétion et permit seulement aux femmes qui y étaient renfermées d’en sortir en emportant ce qu’elles avaient de plus précieux : on les vit bientôt toutes descendre de la forteresse en portant sur leurs épaules, leurs pères, frères ou maris » (Ibid., p.35).  75Ibid., p.35.  76Ibid.., p.201.  77Ibid., p.270.  78Victor Dupuy écrit : « Entendant dire autour de moi : « C’est le roi de Rome ! c’est le roi de Rome ! » je m’approchai de la voiture ; l’impérial enfant en descendit ; il tenait une baguette à la main (⋯). Pour moi, il me serait impossible d’exprimer les sentiments qui m’animaient. Il me fallut de la force pour les contenir » (Ibid., p.271).  79Jacques-Olivier Boudon, op.cit., p.195.

    Ⅲ. La legende doree napoleonienne et le bonapartisme

       1. Un bonapartisme cultuel

    En vouant un culte secret à Napoléon, notre auteur dévoile une certaine sensibilité, très présente dans l’opinion en France dans la période suivant la mort de Napoléon, durant la Restauration et la Monarchie de Juillet : il s’agit du bonapartisme cultuel.

    Au sujet de Napoléon, après sa mort à Sainte-Hélène en 1821, Chateaubriand écrivait cette splendide formule : « Vivant, il a manqué le monde ; mort, il le possède ». Il mentionne ici la légende dorée, précédemment citée, que le Mémorial de Sainte-Hélène de Las Cases, best-seller de l’époque, a prodigieusement impulsée80. L’on sait par ailleurs comment le mouvement romantique va amplifier cette légende napoléonienne (tout en glorifiant le héros ou le génie81) et idéaliser l’histoire82, au point que ce courant d’idées atteindra son apogée au cours de la Monarchie de Juillet83. L’attachement à cette légende dorée, cette sensibilité particulière, peut etre nommé « bonapartisme cultuel » (et non bonapartisme au sens politique)84.

    Le bonapartisme cultuel se caractérise avant tout par un attachement sentimental à la figure de Napoléon, mais aussi à son entourage ? c’est qu’il n’y a guère de programme politique précis dans ce mouvement d’idées85. Les bonapartistes cultuels considéraient Napoléon avant tout comme « un ami du peuple », ou le « père du peuple86 » (notons au passage le coté monarchiste refoulé du peuple français), un homme qui aurait apporté aux Français non seulement de la prospérité mais aussi de la gloire. Notre auteur exprime on ne peut plus clairement cette sensibilité lorsqu’avec fièvre, il repense à ses batailles passées : « Nous étions seuls nous, à Austerlitz et à Iéna !!! Personne n’a le droit d’en revendiquer la gloire !!!87 ». Sensible à la légende, c’est tout naturellement qu’il perçoit Napoléon comme un « héros88 » ou un « géant89 ». Bien entendu, ce courant sensible et nostalgique promouvait un Napoléon aventurier et glorieux, la figure d’un homme d’action, pour mieux critiquer la platitude des gouvernements de l’époque (Restauration et Monarchie de Juillet)90.

    Au-delà des artistes comme cela a été vu précédemment, ce courant traversait les couches populaires de la société, comme les artisans, les paysans et les milliers de soldats à la retraite91 - parmi lesquels notre auteur. Profitant des divers moments de sociabilité, tels que les fetes, les mariages, les veillées, les rencontres familiales, les rencontres dans les cabarets, ils se plaisaient à conter leurs souvenirs de guerre92 : « Aujourd’hui heureux dans sa famille, qu’il [l’ancien soldat, lui-meme Victor Dupuy] voit croitre et prospérer ; heureux de ses souvenirs, dont il pourrait livrer le recueil au public (⋯)93 » nous explique Dupuy, non sans raison.

    Pendant la Monarchie de Juillet, ce courant d’idées fut relayé par les associations d’anciens soldats, surtout dans les villes94, et les institutions95 - là ou travaille notre auteur puisqu’à cette époque, il était justement sous-préfet96. Toutefois, cet attachement à Napoléon n’étant que principalement sentimental, comme nombre de ces bonapartistes cultuels, Dupuy s’accommode très bien du pouvoir en place97. Pourtant, la sensibilité pro-bonapartiste comporte des éléments proprement politiques qu’il nous faut analyser.

       2. L’heritier controverse de la Revolution francaise

    Le premier de ces éléments strictement politiques traite du lien entre Napoléon et la Révolution française ; ou plus précisément, la perception de Napoléon comme l’héritier de la Révolution française98. Dans cet héritage se retrouvent des valeurs, et une notamment, fondamentalement moderne qu’exprime notre auteur lorsqu’il se décrit : « il [l’ancien soldat Victor Dupuy] jouit encore dans un age avancé, du bonheur de servir sa patrie. Il la chérit - aussi ardemment qu’aux beaux jours de sa jeunesse, cette belle patrie ! Et lorsqu’il cessera de pouvoir lui etre utile, il ne cessera pas de former des voeux pour sa gloire et sa prospérité !99 ». Notre auteur accepte cette valeur républicaine née sous la Révolution : le patriotisme, une valeur que l’on sait à gauche au début du XIXe siècle100. Une valeur qui, entre 1792 et 1815, prend une dimension martiale et conquérante101, et qui nous montre Napoléon en héritier de la Révolution.

    L’autre élément politique important que notre auteur exprime et qui est à la base d’un bonapartisme sentimental est le fait qu’il associe la Révolution française et Napoléon avec naturel : « Là se termina ma carrière militaire active ; commencée sous la République, elle finit avec l’époque glorieuse du Grand Napoléon, avec l’époque glorieuse de la grande armée102 » écrit-il. Paradoxalement, cette vue est républicaine lorsqu’on considère la Révolution avant tout comme un affrontement à mort des idées républicaines contre celles monarchistes de droit divin ; elle révèle une dimension autoritaire dans le républicanisme de cette première moitié du XIXe siècle103. Héritier de la Révolution, ce bonapartisme l’est, et ce, malgré tous les aspects sombres du régime napoléonien (songeons à la mise à mal de nombreuses libertés comme la liberté d’expression et la liberté individuelle104). Pour autant, peut-on dénicher dans ce bonapartisme sentimental un libéralisme ?

       3. Les liberaux et Napoleon

    Ecoutons Victor Dupuy lorsqu’il aborde l’épisode des Cent-Jours : « Vers cette époque [1815], on nous envoya l’acte additionnel aux constitutions de l’empire pour y donner notre acceptation (⋯) nous signames tous oui 105». Cette référence à l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire promue durant les Cent-Jours est on ne peut plus claire. Renouant avec les principes révolutionnaires, cet Acte additionnel met en place un régime parlementaire106 et consacre un Empire libéral107. L’on sait que le rédacteur de l’Acte additionnel est le libéral Benjamin Constant et que les hommes du régime sont d’anciens républicains, voire des jacobins convaincus : citons Lazare Carnot, Fouché et Cambacérès108. On remarque ici une facette originale du libéralisme du début du XIXe siècle : un autoritarisme (hérité de la Révolution) qui ne récuse point l’impérialisme109 napoléonien, et auquel adhère notre auteur.

    C’est que la légende napoléonienne possède un versant libéral ; et c’est cette légende libérale qui, ayant émergé dès les années 1820, s’exprimera pleinement sous la Monarchie de Juillet110, durant laquelle notre auteur est sous-préfet. Notons toutefois que tous les libéraux n’adhèrent pas à la légende dorée napoléonienne. Ils se divisent en effet sur la question : si certains sont farouchement opposés à Napoléon - comme Madame de Staël et plus tard François Guizot et Tocqueville -, d’autres acceptent en revanche son héritage : Benjamin Constant111, le libéral Las Cases112, auteur du Mémorial de Sainte-Hélène, Charles de Rémusat (ministre d’intérieur de Louis-Philippe) ou encore, plus tard, le politique-historien Adolphe Thiers113. Meme des Robespierristes convaincus, qui critiquent violemment le despotisme de Napoléon, reconnaissent une partie de l’héritage du Premier Empire : Laponneraye, un penseur jacobin de gauche, le montre bien quand il attribue à Napoléon un role messianique114, le voyant comme un « empereur républicain », le glorieux porte-étendard de la Révolution, et lorsqu’il exalte le patriotisme115. Ce « philonapoléonisme républicain116 » montre là tous ses paradoxes et la dimension autoritaire du libéralisme.

    En tout cas, on peut penser que notre auteur partage tout à fait cette sensibilité parce qu’il ne renie ni l’héritage révolutionnaire, ni l’héritage napoléonien, parce qu’il voue un culte secret à l’Empereur et parce que tout au long de son ouvrage, les guerres napoléoniennes (qui ont servi le despotisme pour de multiples libéraux) sont retranscrites de manière simple mais héroïque. On constate donc que libéralisme et bonapartisme, loin de se contredire, peuvent se compléter.

    Par conséquent, notre auteur est parfaitement cohérent avec lui-même. La vision qu’il nous offre de Napoléon dans son texte, cette légende dorée si discrète mais de portée religieuse, et de composante paradoxalement libérale, a le mérite de nous révéler cet état d’esprit particulier que devaient partager bon nombre de ses contemporains ; un libéralisme autoritaire qui appréciait un Napoléon légendaire, mais simple comme un homme du peuple. Cette mentalité nous aide à mieux comprendre pourquoi en décembre 1848 Louis-Napoléon Bonaparte est élu Président de la IIe République, dans un contexte révolutionnaire républicain et libéral ; et pourquoi il est parvenu, presque avec facilité, et à la suite d’un coup d’Etat, à instaurer un régime autoritaire et libéral nommé Second Empire117.

    80Jacques-Olivier Boudon, op.cit., p.437.  81M. S. Anderson, The ascendancy of Europe, 1815-1914, Pearson Education, Harlow, 2003, p.350-351.  82Francis Démier, op.cit., 146.  83Jean Tulard, op.cit., p.449.  84Annie Jourdan, op.cit., p.156.  85Bruyère-Ostells Walter, « Le parcours d’officiers issus de la Grande Armée : une redéfinition des cultures politiques dans la première moitié du XIXe siècle ? », in Histoire, économie & société, 2008/7 27e année, p.95.  86Jean Tulard, op.cit., p.447.  87Victor Dupuy, op.cit., p.292.  88Ibid., p.233.  89Ibid., p.174.  90Stanley Mellon, “The July Monarchy and the Napoleonic Myth”, in Yale French Studies, No. 26, The Myth of Napoleon (1960), p.70.  91Annie Jourdan, op.cit., p.156-157.  92Marly Mathieu, « Les voix de la légende. Réflexions sur la parole des anciens soldats de Napoléon dans les campagnes du XIXe siècle », in Romantisme, 2013/2 n°160, p.115.  93Victor Dupuy, op.cit., p.311.  94Marly Mathieu, op.cit., p.115.  95Sudhir Hazareesingh, "Napoleonic Memory in Nineteenth-Century France : The Making of a Liberal Legend", MLN, The John Hopkins University Press, vol.120, No.4, French Issue (Sep., 2005), p.747.  96Victor Dupuy, op.cit., p.VI.  97Bruyère-Ostells Walter, op.cit., p.98.  98Annie Jourdan, op.cit., p.144.  99Victor Dupuy, op.cit., p.311.  100Michel Winock, La France politique, XIXe-XXe siècle, Editions du Seuil, Paris, 2003, p.114.  101Ibid., p.113.  102Victor Dupuy, op.cit., p.310.  103Antoine de Baecque, François Mélonio, op.cit., p.232-233.  104Jacques-Olivier Boudon, op.cit., p.441.  105Victor Dupuy, op.cit., p.286.  106Jacques-Oliver Boudon, op.cit., p.428-429.  107Jean-Paul Bertaud, op.cit., p.229.  108Jacques-Oliver Boudon, op.cit., p.426.  109Impérialisme qui se retrouvera dans la politique colonialiste de la IIIe République, notamment avec Jules Ferry et le « parti colonial ».  110Sudhir Hazareesingh, op.cit., p.761.  111Ibid., p.748.  112Ibid., p.759.  113Ibid., p.765.  114Hazareesingh Sudhir et Nabulsi Karma, « Entre Robespierre et Napoléon : les paradoxes de la mémoire républicaine sous la monarchie de Juillet » in Annales, Sciences Sociales, 2010/5 65e année, p.1244.  115Ibid., p.1245.  116Ibid., p.1245.  117Francis Démier, op.cit., p.251-252.

    CONCLUSION

    La vision de Napoléon présentée par l’ancien capitaine de l’armée du Premier Empire Victor Dupuy dans les Souvenirs militaires est intéressante à plus d’un titre.

    D’une part, elle nous expose un Napoléon original en cela qu’il est décrit avec grande simplicité et de manière réaliste. En effet, en bon militaire habitué aux réalités du terrain et peu enclin aux rêveries abstraites, notre auteur nous montre un Napoléon sous un jour presque ordinaire, un officier qui apparaît de temps en temps, toujours de passage ; ce Napoléon est montré dialoguant librement avec ses soldats, parlant polonais, fredonnant des petits airs musicaux populaires ou victime de petits accidents secondaires (par exemple, une chute dans l’eau) ; le style de l’auteur, qui s’attarde beaucoup sur des détails concernant le quotidien de la Grande Armée, la simplicité des relations humaines dans l’armée, tout un vécu des plus ordinaires tend à amplifier cette présentation ordinaire, et ultra-réaliste.

    Cependant, aussi réaliste soit-il, ce portrait de Napoléon ne doit pas nous tromper. Derrière cette description sans fioritures se terre la légende dorée de l’empereur. Ainsi arrive-t-il que notre auteur évoque ses pouvoirs extraordinaires (chef au sommet de la hiérarchie militaire, droit de vie et de mort) et trahisse son attachement à sa personne (pensée pour son fils le roi de Rome, dimension religieuse de sa sympathie pour Napoléon).

    Ces éléments nous amènent à entrevoir notre auteur comme un bonapartiste cultuel – un homme vouant un culte à Napoléon – ainsi que comme libéral, car il reconnaît l’héritage de la Révolution (l’utilisation de la notion de « patrie », typiquement révolutionnaire). De la sorte, par cette voie médiane, Victor Dupuy nous montre toutes les contradictions de l’héritage napoléonien de la première moitié du XIXe siècle et des problèmes politico-philosophiques qu’il pose aux libéraux.

    Ses Souvenirs nous dressent le portrait paradoxal d’un libéral de la Restauration et de la Monarchie de Juillet : un homme qui accepte les acquis de la Révolution française mais qui ne renie pas forcément l’autoritarisme de Napoléon Ier. Cette idéologie particulière rejaillit pleinement sur la vision qu’il nous offre de Napoléon sur les champs de bataille : un homme accessible en apparence, mais aux pouvoirs surdimensionnés ; un homme qui fait l’objet d’un culte secret et qui, pourtant, synthétise une partie de l’héritage de la Révolution.

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