Un miroir au reflet trompeur : le cure Pinard dans La vie de mon pere de Restif de La Bretonne

왜곡을 비추는 거울 : 레티프 드 라 브르톤의 La Vie de mon pere의 피나르(Pinard)사제

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  • ABSTRACT

    이 논문은 니콜라 레티프 드 라 브르톤(Nicolas Restif de La Bretonne)의 작품 ‘내 아버지의 삶’ 에 나오는 피나르(Pinard) 사제를 분석했다. 유토피아를 꿈꾸었고 계몽주의 시대를 풍미했지만 그 진가를 제대로 인정받지 못했던 작가 레티브 드 라 브르톤을 재조명했다. 간단한 작가 소개와 더불어 당시 농촌생 활에서 사제의 중요성을 역사, 정치, 문학에 걸쳐 이야기했다. 먼저 피나르 사제를 통해 18C 전형적인 농촌의 현실을 역사적으로 접근했다. 작가는 당시의 훌륭한 증인 중의 한 사람인 피나르 사제의 역할을 통해서 앙시앵 레짐 시대의 시골상을 잘 보여주고 있다. 동시에 레티프는 병들고 부도덕이 난무하는 도시생활과 대조적으로 맑고 순수하며 건강한 시골사회에 호감을 가지고 있다. 이러한 관점에서 피나르의 가치관은 시골에서 야기된 산물로 받아들여 질 수 있다. 레티프는 시골의 삶을 유토피아로 묘사한다. 우리는 여기서 루소 같은 계몽주의 사상가들의 전형적인 이미지를 찾아볼 수 있다. 이러한 시골생활의 이상화는 우리에게 당대 정치생활을 생각하게 한다. 피나르 사제는 그 시대를 잘 반영하는 인물일 뿐 아니라, 정치적인 이상향과 평등주의를 대표한다고도 볼 수 있다. 아울러 고대 민주주의를 떠올리게 하는 레티프 드 라 브르톤의 묘사는 계몽주의사상 ‘미덕vertu’을 연상케 한다. 하지만 피나르 사제를 정치적으로만 바라볼 수 없다. 도덕적으로 완전무결한 피나르 사제의 초상화는 심리학적, 문학적으로도 분석할 수 있다. 이 사제의 절대적 성적 수줍음, 완전무결함은 우리에게 그 이면을 상상하게 만든다. 모리스 블랑쇼(Maurice Blanchot)의 의견을 참고하면, 절반쯤은 방탕아였던 레티프에 의해 창조된 이 사제의 특징들은 아마도 타락하고 자유분방했던 그의 삶에 대한 양심의 가책을 보여주는 것일 수도 있다. 말하자면 피나르 사제를 통해 우리는 레티프 드 라 브르톤의 재능과 사상을 엿보고자 하는 것이다.


  • KEYWORD

    Restif de La Bretonne , Lumieres , utopie , Ancien Regime , cure , Rousseau , vertu , communaute villageoise , l’Encyclopedie , libertinage

  • Introduction

    Cet article a pour objet d’analyser et de questionner un personnage secondaire, voire de décor : le curé Pinard dans La vie de mon père (p.156) de Restif de La Bretonne, écrit en 1778, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle Pour plus d’éclairage, voici un morceau de l’extrait étudié :

    A première vue, ce personnage, qui apparaît à la fin de l’ouvrage de Restif, et qui n’est traité que sur quelques pages, semble anodin, presque inintéressant. Or, si l’on y jette un regard plus aigu et réfléchi, on constate qu’il n’en est rien. Dans ce papier, je vais tenter de réfléchir en quoi le curé de campagne, décrit ici par Restif de La Bretonne, constitue une figure française typique et incontournable de la seconde moitié du XVIIIe siècle, aussi bien d’un point de vue historique que littéraire, notamment pour Restif de La Bretonne.

    1)Nicolas Restif De La Bretonne, La vie de mon père, Maxilivres-ProFrance, classique français, Paris, 1998, p.157.

    Ⅰ?GENERALITES SUR L’AUTEUR

       1. Retif de la Bretonne ou Restif de La Bretonne

    Pour bien comprendre ce texte, un éclairage concernant son auteur, Nicolas Edme-Restif de La Bretonne, s’impose.

    De tous les auteurs légués par le XVIIIe siècle (des Lumières telles que Rousseau ou Voltaire, en passant par le scandaleux Sade jusqu’aux écrivains un peu moins connus tels que Louis-Sébastien Mercier), Nicolas-Edmond Rétif de La Bretonne (1734-1806), ou « Restif de La Bretonne », ne peut laisser indifférent. Personnage haut en couleurs, cet écrivain prolifique a su conférer à ce siècle tout son charme. Ses oeuvres se distinguent d’abord par leur abondance : Lucile ou les Progrès de la vertu (1768), La fille naturelle (1769), Le paysan perverti ou les Dangers de la ville (1775), La vie de mon père (1779), La paysanne pervertie (1784), Les Parisiennes (1787), Monsieur Nicolas ou le Coeur humain dévoilé (1794-1797), Le Pornographe (1769), L’Educographe, Le Mimographe (1770), Le Glossographe (1773), L’Andrographe (1782), Les Thesmographes (1789), Les nuits de Paris (1793) qui est l’un de ses chefs-d’oeuvre, et bien d’autres encore, dont La Découverte australe par un homme volant.

    D’après les spécialistes, cette oeuvre énorme comprendrait 47 titres, 190 volumes comprenant 61 000 pages2). Toutefois, l’écrivain a souvent, à tort, été médit, voire méprisé ; en effet, qui ne connaît pas son surnom de « Rousseau du ruisseau3) » par opposition au grand « Rousseau », géant des Lumières ? Et Benjamin Constant, l’auteur d’Adolphe, ne l’a-t-il pas traité de « fou bien dégoûtant qu’on devrait enfermer avec les fous de Bicêtre4) » ?

    Pourtant, cela n’a pas empêché des grands de la littérature, comme Gérard de Nerval, de rendre à Rétif de La Bretonne un vibrant hommage : « Le roman moderne n’offre rien de supérieur à ces images d’enlèvements, de viols, de suicides, de duels, d’orgies nocturnes, de scènes contrastées, où la vie crapuleuse des halles mêle ses exhalaisons malsaines aux parfums enivrants des boudoirs5)». Rien que ça ! Notre écrivain laisse derrière lui une oeuvre très diverse, qui s’étend des pièces de théâtre, aux utopies politiques, aux propositions de lois, en passant par des romans et des réflexions sur la langue. Malgré tout, la postérité qui, quelquefois, se révèle injuste, retiendra surtout son témoignage sur la vie quotidienne au XVIIIe siècle, et on le comparera souvent à Louis-Sébastien Mercier (1740-1814)6).

    En outre, en cette époque tumultueuse, riche en libertinage, en rationalité comme en irrationalité7) et en illuminisme8), Restif de La Bretonne est perçu comme un audacieux. Il passe en premier lieu pour l’inventeur du terme pornographie9). L’un de ses livres se nomme effectivement le Pornographe ou « idées d’un Honnête Homme sur un projet de règlement pour les prostituées, propres à prévenir les malheurs qu’occasionne le Publicisme des Femmes » ; texte hardi, qui appelle à une prostitution distribuée et organisée par l’Etat10) ; ouvrage qui a valu à son auteur un titre de baronnie, offert des mains de Joseph II11), alors empereur d’Autriche.

    Restif de La Bretonne était-il lu dans la France de l’Ancien Régime ? Oui, et beaucoup, si l’on en croit Robert Darnton ; l’un de ses ouvrages, Le paysan perverti, arrive en tête des best-sellers de la littérature clandestine française de 1769 à 178912). D’après le célèbre historien américain, Restif était, avec Voltaire ou d’Holbach, l’un des auteurs les plus populaires de cette fin de siècle13). Sa renommée s’avérait aussi internationale car elle touchait l’Allemagne et la Suisse – dans ce dernier pays, il attirait notamment les louanges du plus célèbre critique littéraire de l’époque, Henri-David de Chaillet14).

    Il faut aussi dire que Rétif, dans ses livres, n’y va pas de mainmorte et ose braver, avec un plaisir salace, les interdits – de quoi atteindre le réalisme à l’état brut. Ainsi sont évoquées dans La paysanne pervertie une liaison incestueuse entre un frère et une soeur, et une liaison homosexuelle15). Même, le titre Les nuits de Paris suggère de nombreuses images : des alcôves luxueux et des boudoirs secrets encensés par un Sade (la philosophie dans le Boudoir) aux ruelles malfamées qui abritent leurs prostituées et leur sordide. A ce titre, Restif est considéré, avec Rousseau, comme l’un des meilleurs peintres « prophétique » de la ville et de toute la « révulsion pathologique » qu’elle peut susciter16).

    Une rapide biographie permettra de mieux appréhender le personnage : il naît le 23 octobre 1734, dans l’Yonne, en Basse-Bourgogne, région alors rurale. Son père est un coq de village – c’est-à-dire un riche laboureur, influent et aisé, permettant ainsi à Rétif d’avoir accès à une certaine culture et de connaître une honnête instruction. Après être allé à Auxerre en 175117), où il a été apprenti-imprimeur, Rétif par pour Paris en 1755. Il travaillera à l’imprimerie alors à l’imprimerie royale. Il se mariera en 1760 avec Agnès Lebègue.

    Tout en étant imprimeur, Rétif commence à écrire ses ouvrages majeurs à partir de 1765 : La famille vertueuse (1767), Lucille et Le pied de Fanchette (1768), le pornographe (même période), Le paysan perverti (1775) qui lui assure la célébrité en Europe, La vie de mon père (1778), Les nuits de Paris (mis en vente en 1788). Parallèlement, Rétif devient indicateur de police, ou « mouche », ce qui lui permet d’être un observateur sage et appliqué du quotidien ; sans doute gardera-t-il de cette expérience l’image du « hibou », qu’il évoque dans les Nuits de Paris18). En 1785, il se séparera d’Agnès Lebègue19).

    Durant la Révolution française, Rétif continue d’écrire (Monsieur Nicolas, l’un de ses chefs-d’oeuvre, rédigé entre 1794-1797) mais tout en connaissant la pauvreté20). En 1796, il est refusé à l’Institut national des sciences et des arts, créé par la Révolution, et devient employé au ministère de la Police générale. De 1802 (date de la suppression de son emploi) à sa mort en 1806, suite à une maladie, il vit dans la misère.

    Cette courte biographie montre donc combien Rétif a été, de par ses origines rurales et ses divers métiers – imprimeur, écrivain sans le sou, indicateur de police –, un homme du peuple. Dans ce contexte, un éloge de curé de campagne devient plus compréhensible.

       2. Restif de La Bretonne : un homme des Lumieres

    Rétif appartient à la période des Lumières et à ce titre, a participé à ce mouvement littéraire et philosophique. Dans son oeuvre, il n’est pas seulement écrivain mais il s’improvise aussi moralisateur et philosophe- réformateur. De ce fait, Les Thesmographes de 1789 anticipent les théories du socialisme utopique de Fourier, philosophe français de la première moitié du XIXe siècle, par leur attachement à la philanthropie et à la communauté21). Notre écrivain publie aussi des projets de réforme sur la prostitution, les moeurs, la condition des femmes.

    Les années 1750-1789 constituent, comme chacun sait, une époque de redécouverte et de passion pour l’Antiquité. Dans le domaine artistique, c’est l’arrivée du néo-classicisme ; Jacques-Louis David, qui rayonnera tout au long de la Révolution et de l’Empire, quête à travers ses peintures une nouvelle esthétique, orientée vers la raison, le dépouillement, la sobriété22) comme l’illustre son Serment des Horaces (1784). Joseph-Marie Vien, plus précoce mais moins connu, peint La Marchande d’amours (1763), qui suscite l’admiration de Diderot, et qui, inspiré d’une peinture d’Herculanum, exalte un modèle d’honnêteté et de sérieux23).

    Cette passion pour l’Antiquité stimule aussi la pensée politique ; Rome et sa République, Sparte et son régime original, Athènes et sa démocratie : autant de régimes sur lesquels il faut réfléchir ; un peu auparavant, Montesquieu a écrit ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et leur Décadence De la grandeur de l’Empire romain tandis que Edward Gibbon, en Grande-Bretagne, entame un ouvrage qui, d’un point de vue historique, fera date : Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain où, comme en écho aux monarchies fatiguées, il analyse la décadence de l’ancien Empire ; quant à Rousseau, il prône le modèle moral et vertueux du Romain et du Grec, fait d’abnégation et de sacrifice : « Je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la République de Platon » déclare-t-il ainsi dans le livre VIII des Confessions, pour mieux justifier l’abandon de ses enfants24).

    Rétif aussi se laisse aller à cette romanité ambiante : il s’invente en effet une généalogie fictive, qu’il déclare remonter en droite ligne de Paulus Helvius Pertinax25) ; Pertinax était un empereur romain du second siècle, personnage qui a connu sous l’Empire une fulgurante ascension sociale : né esclave, l’homme, après bien du courage, mourra empereur.

    Outre la fascination pour l’Antiquité, les Lumières voient la rédaction de multiples utopies – on recherche alors un monde différent, radical, et une liberté totale. Dans son oeuvre l’An 2440, Louis-Sébastien Mercier peint un Paris hygiénique et démocratique ; Diderot imagine dans son Supplément au voyage de Bougainville le passé de terres qui auraient pu éviter le colonialisme et Rousseau, l’un des apôtres de la pensée des Lumières, introduit une microsociété dans la Nouvelle-Héloïse26). A nouveau, Rétif est du mouvement car il écrit La Découverte australe par un homme volant (1782).

    Dans cette production originale, il dépeint une cité parfaite – celle des Mégapatagons – régie par une loi qui comporte des règlements stricts :

    On retrouve dans ces commandements des proximités avec la pensée socialiste utopique (l’égalité, le bien général), voire communiste – des idées, ultérieurement diffusées par Gracchus Babeuf durant la tourmente révolutionnaire. Comme ses contemporains, Rétif rêve de mondes lointains, virtuels, de sociétés parfaites.

    Mais il se révèle aussi être l’homme des Lumières lorsqu’il médite sur une conception originale de la communauté : dans son recueil de nouvelles Les Contemporaines, il imagine vingt couples décidant de former « une association de biens, d’affaires, d’occupations et de plaisirs »28). Comme le texte précédemment cité, le tout se voit régi par un règlement minutieux qui oblige à une égalité parfaite entre les individus29).

    Toutefois, Rétif n’est pas seulement un anticipateur politique. Homme de son temps, il se révèle aussi Rousseauiste. En premier lieu, par le modèle qu’adoptent ses romans – des confessions, directement inspirées de celles du maître, des notes dispersées, des souvenirs évanescents semés au gré de la mémoire, comme dans Monsieur Nicolas30). En second lieu, par sa vie même, puisqu’à l’instar de Rousseau il est autodidacte31). Enfin, il suit aussi Rousseau par les idées qu’il traite – le bonheur32) et l’exaltation des grands sentiments de la « littérature moralisante »33).

       3. La Vie de mon pere : une oeuvre originale

    Publié en novembre 1778, à la Saint-Martin34), La Vie de mon père suscite l’intérêt sur de nombreux points. D’abord, il s’agit d’une « oeuvre-témoignage » remarquable de la vie rurale française sous l’Ancien Régime35). L’auteur raconte avec brio la fortune de son père, Pierre, un homme réfléchi, qui aide, avec ses propres bras, à la prospérité de son village. L’ascension sociale de cet homme modeste et campagnard est bien détaillée : l’homme, simple mais bon moralement, finira lieutenant, poste administratif alors respecté. Une vie qui permet à Rétif de narrer les difficultés du métier de laboureur36), exercé à cette époque par la masse des français.

    Outre cette description minutieuse du quotidien, La Vie de mon père se révèle aussi être une autobiographie romancée37), qui accorde une grande place aux perceptions sociales : ainsi, l’écrivain révèle-t-il la toute-puissance du père, la soumission de l’épouse à son mari, le respect dû aux anciens du village, la lecture du soir38) peu avant la prière ou encore les délibérations dans les conseils villageois. De quoi bien entrevoir les mentalités des paysans du XVIIIe siècle.

    Mais surtout, l’oeuvre érige en modèle moral le paysan – aspect original, car peu d’écrivains, exceptés Rétif et Louis-Sébastien Mercier, s’intéressent au bas-peuple39). Tout en glorifiant son père, Rétif ne cesse d’énumérer les qualités morales que le paysan se doit d’atteindre (amour du travail, amour du père, etc.)40). Il le couronne ainsi de dignité, lui, qui est si souvent méprisé par les autres classes sociales41). Il en profite aussi pour louer d’autres personnages de la campagne, plus secondaires, qui font écho au laboureur, comme le curé de campagne.

    C’est ce personnage, que valorise La Vie de mon père, que souhaite traiter le présent article. Il est temps désormais de s’y arrêter.

    2)Gérard Blanchard, « Restif de La Bretonne : typographe et écrivain » in Communication et langages, N°30, 1976, p.66.  3)Restif de La Bretonne, Les nuits de Paris, Gallimard, Folio classique, Paris, 1986, p.7.  4)Jacques Marx, « La renommée helvétique de Restif de La Bretonne au XVIIIe siècle » in Revue belge de philologie et d’histoire, Tome 48, fasc.3, 1970, p.798.  5)Nicolas Restif De La Bretonne, op.cit., p.7.  6)Marie-Sylvie Séguin, Histoire de la littérature en France au XVIIIe siècle, Hatier, Paris, 1992, p.150.  7)Olivier Chaline, La France au XVIIIe siècle, Belin, Belin Sup, Paris, 1996, p.123.  8)Marie-Sylvie Séguin, op.cit., p.84.  9)Commémorations d’Auxerre – 16,17, 18 juin 2006 – Conférence de F. Le Borgne, Lire Rétif (www.retifdelabretonne.net).  10)A. Mericksay, « La prostitution à Paris : dans les marges d’un grand livre », in Histoire, Economie et société, 1987, 6e année, n°4, p.506.  11)Maurice Blanchot, Sade et Restif de La Bretonne, Editions Complexe, Le regard littéraire, Paris, 1986, p.143.  12)Robert C. Darnton, « The Forbidden Bestsellers of Prerevolutionary France » in Bulletin of the American Academy of Arts and Sciences, Vol.43, N°1. (oct.1989), p.29.  13)Ibid., p.31.  14)Jacques Marx, « La renommée helvétique de Restif de La Bretonne au XVIIIe siècle », in Revue belge de philologie et d’histoire, tome 48, fasc.3, 1970, p.791.  15)Michel Delon, Pierre Malandrin, Littérature française du XVIIIe siècle, Presses Universitaires de France, Paris, 1996, p.379-380.  16)Georges May, The Eighteenth Century, in Yale French Studies, N°32, Paris in Literature (1964), p.38.  17)Des péripéties l’ont conduit à Auxerre, en particulier une dispute avec son frère curé, à cause de son insoumission morale.  18)Nicolas Restif De La Bretonne, Les nuits de Paris, op.cit., p.34. Restif de La Bretonne écrit au sujet du hibou : « Hibou ! (⋯) Triste et solitaire, comme toi, j’errais seul, au milieu des ténèbres (⋯). Que de choses à voir lorsque tous les yeux sont fermés ! Citoyens paisibles ! (⋯) Pour vous, je suis entré dans les repaires du vice et du crime. Mais je suis un traître pour le vice et pour le crime ; je vais vous vendre ses secrets ».  19)Cette séparation amènera son épouse à composer un pamphlet contre lui : La femme infidèle (Société Rétif de La Bretonne (www.retifdelabretonne.net).  20)En témoigne la bourse de 2000 francs que lui attribue le fonds de secours de la Convention pour les gens de lettres dans le besoin.  21)Jeanne et Michel Charpentier, Littérature XVIIIe siècle – Textes et documents, Nathan, Paris, 1988, p.367.  22)Edina Bernard, Pierre Cabane, Jannic Durand, Gérard Legrand, Jean-Louis Pradel, Nicole Tuffeli, Histoire de l’art – Du Moyen Âge à nos jours, Larousse-Bordas, 2010, p.403-404.  23)Ibid., p.404.  24)Jean Renaud, La littérature française du XVIIIe siècle, Armand Colin, Paris, 1994, p.72.  25)Michel Delon, Pierre Malandrin, op.cit., p.353.  26)Ibid., p.351.  27)Nicolas Restif De La Bretonne, La découverte australe par un hommevolant, ou le dédale français, Leipzig, 1781, p.481.  28)Nicolas Restif De La Bretonne, Les contemporaines, Volumes 1 et 2, Büschel, 1781, p.404.  29)Jean-Jacques Tatin-Gourier, Lire les Lumières, Dunod, Paris, 1996, p.62.  30)Michel Delon, Pierre Malandrin, op.cit., p.357.  31)Jean Renaud, op.cit., p.49.  32)Ibid., p.60.  33)Ibid., p.88.  34)Nicolas Restif De La Bretonne, La vie de mon père op.cit., p.9.  35)Marie-Sylvie Séguin, op.cit., p.150.  36)Des observations sur les pratiques culturales émaillent le livre : ainsi, les gelées qui peuvent nuire aux récoltes (p.23) ou encore la méthode qu’utilise le laboureur pour cultiver dans un champ pierreux (p.72).  37)Jeanne et Michel Charpentier, op.cit., p.366.  38)Témoignage de premier ordre lorsqu’on sait que la circulation des livres et de leur influence politique sur les paysans est une question historique centrale pour comprendre les origines de la Révolution.  39)Jean Renaud, op.cit., p.98.  40)Parmi ces qualités, une est soulignée p.138 de La Vie de mon père : il s’agit de celle de l’Honnête homme, une figure morale à atteindre : le dialogue entre les paysans est très révélateur : « N’ayez pour but et pour unique ambition, que de dignement mériter cette belle et utile qualité » énonce Restif de La Bretonne.  41)Certains auteurs, dont Laclos, continuent de percevoir la campagne comme un lieu accablant d’ennui, non raffiné, et peuplée de gens stupides.

    Ⅱ?LA CAMPAGNE DE RETIF

       1. La campagne du XVIIIe siecle

    L’extrait cité page 2 du présent article nous montre le curé Pinard dans la campagne42). Avant d’étudier en détail ce personnage du prêtre, il convient de s’attarder sur cet environnement particulier, dont La vie de mon père de Restif de La Bretonne ne cesse de faire l’apologie tout le livre durant.

    Tout d’abord, cette question : pourquoi louer la campagne ? La raison est simple : né dans un bourg, à Courgis, en Bourgogne, Rétify a passé toute son enfance ; tout au long de son oeuvre, il évoque d’ailleurs cette période de la vie avec nostalgie 43). Néanmoins, la campagne représente plus que cela. Au XVIIIe siècle, elle est surtout une réalité omniprésente.

    En effet, cette période dévoile une France agricole, un « royaume paysan », qui possède 80% de ruraux pour 20% de citadins44). Le pays est alors une terre de diversités, dotée de ses propres traditions, patois, et paysages ; si l’Est et le Nord sont des « openfields », vastes champs ouverts voués aux céréales, l’Ouest et le Centre, elles, sont terres de bocages, ces champs fermés par des haies, qui combinent landes, friches, bois. Le Sud, tourné vers la Méditerranée, lui, montre des paysages contrastés, bien différents des précédents45). La campagne de cette époque est une terre immobile, héritière des traditions et des structures des périodes précédentes, pouvant remonter jusqu’au Moyen Âge (XIIIe siècle)46). Pour la plupart du territoire, la religion chrétienne catholique régule cette atmosphère particulière.

    Tout au long de son oeuvre, Restif fait l’éloge de la terre. La vie de mon père dévoile la vie d’un agriculteur sage et vertueux, le père de Restif. Les descriptions de la campagne et de la vie paysanne y fleurissent, nous livrant un excellent aperçu de la vie paysanne française à cette époque. Néanmoins, il faut savoir que ce thème de la terre est un lieu commun de la littérature française et de la civilisation française. Le célèbre géographe Armand Frémont, dans Les lieux de mémoire, le résume bien:

    Comme on le sait, cet amour pour la terre, en particulier pour les « stabilités perdues », aura aussi ses travers, conduisant au conservatisme politique pur48).

    La terre, c’est aussi les champs et le village avec sa petite église et son clocher que Restif brosse dans La vie de mon père. Les échanges avec le lointain restent rares ; pour rallier la capitale, plusieurs jours de diligence sont nécessaires ; la paroisse, unité religieuse, est l’élément de base de l’administration territoriale, et chaque village compose un univers avec sa hiérarchie propre. Mais la campagne, pour Rétif, ne peut se limiter à ces réalités. Elle est aussi un moyen de proposer une pensée politique, une société idéale, presque utopique.

       2. La campagne idealisee et utopique

    Pendant longtemps, dans la mémoire collective des Français, la campagne a été idéalisée. Le XVIIIe siècle n’y a pas fait exception : en 1740, J. Lambert, un contemporain, écrit : « Les gens de la campagne (⋯) sont assurés que leur genre de vie est très susceptible de sainteté et qu’on peut aisément se sanctifier dans leur état49) ». On doit lire dans cette célébration répétée un héritage de l’Antiquité gréco-romaine – Virgile et son oeuvre les Bucoliques, l’importance du foncier dans la respectabilité politique romaine –, mais aussi un legs de la culture chrétienne, catholique en particulier, avec la Bible qui ne cesse de se référer à la terre : « Le seigneur prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour cultiver le sol et le garder50) ». Et cet environnement « pur » et « traditionnel » ne peut qu’enfanter et modeler de bonnes âmes, au premier rang desquels le curé Pinard, figure parfaite, stylisée, de La vie de mon Père.

    Pour mieux interpréter le portrait plein de sainteté du curé campagnard chez Rétif, il faut réfléchir à l’environnement contraire de la campagne. Quel est-il ? C’est la ville. Rétif, en digne représentant des Lumières, en apportera une nouvelle vision : à cet égard, Le Paysan perverti – titre d’un de ses ouvrages – parle de lui-même. Il raconte comment un jeune paysan vertueux se fait corrompre par une ville, Auxerre, et devient atteint de tous les vices (compagnon d’escrocs et de prostituées, il courtise plusieurs femmes) 51) ; Restif fera achever, en toute logique, la carrière de son héros au bagne.

    On peut s’interroger sur cette détestation de la ville chez Rétif. En fait, au XVIIIe siècle, l’espace urbain est perçu comme le lieu du dérèglement, de la criminalité, du sexe, des liaisons bâtardes et de la misère – un jugement que l’on retrouve chez Restif, rejoint ici par de multiples auteurs des Lumières. Ainsi, si Sébastien Mercier comptabilise le nombre de prostituées vivant à Paris à 40 000, chiffre sans doute exagéré52), Lesage et Montesquieu, eux, se plaisent à souligner l’influence malsaine de la ville53). Naturellement, cette critique n’a pas obligé ces quelques auteurs d’avoir besoin de la ville, d’y vivre et d’y travailler – on sait par exemple que Restif a été imprimeur à Paris.

    Néanmoins, entre la vie réelle de certains auteurs et la vie qu’ils rêvent, un écart subsiste. Un autre grand auteur, Jean-Jacques Rousseau, qui a aimé analyser les liens entre la campagne et la ville, a émis ce terrible jugement sur les villes :

    Par sa vision d’une campagne pure, qui « renouvelle » les villes, on entrevoit donc son influence sur Restif de La Bretonne.

    On sait comme Rousseau aime louer dans ses ouvrages la nature : dans Lettres à Malesherbes (1762), il indique combien le contact avec elle renforce la liberté55). Or, la campagne n’évoque-t-elle pas cette cohabitation harmonieuse ? De même, nous savons que l’état de nature cité dans le Discours sur l’origine des inégalités est une idée capitale du grand philosophe. Il se plaît à décrire ce monde primitif et idéal, où l’homme régnerait libre et autosuffisant56), sans subir la moindre inégalité – au contraire de la société humaine57). Aussi, est-il logique de penser que dans La vie de mon père, Restif s’inscrive dans ce courant de pensée : oui, le curé Pinard est avant tout un homme de la campagne.

    42)Après avoir longuement énuméré la vie de son père et le quotidien des champs, la description du curé Pinard fait largement écho à la vie rurale : « J’invite ceux qui n’ont point de récoltes à offrir leurs bras aux autres » (p.157) dit ainsi le curé.  43)Gérard Blanchard, « Restif de La Bretonne : typographe et écrivain » in Communication et langages, n°30, 1976, p.67.  44)Daniel Roche, La France des Lumières, Fayard, Paris, 1993, p.102.  45)Michel Puzelat, La vie rurale en France XVIe siècle-XVIIIe siècle, Sedes, 1999, Paris, p.20.  46)Ibid., p.20.  47)Maurice Agulhon, Jean-Pierre Babeon, Armand Fremont, François Furet, Marcel Gauchet⋯ Pierre Nora dir., Les lieux de mémoire, Gallimard, Quarto, Paris, 1997, vol.3, p.3078.  48)Ibid.  49)Jean Lambert, La manière de bien instruire les pauvres et en particulier les gens de la campagne, Benoît Morin, 1779, p.40.  50)J.-P. Jessenne, Les campagnes françaises entre mythe et histoire (XVIIIe s.-XXIe s.), Armand Colin, Paris, 2006, p.9.  51)Michel Delon, Pierre Malandrin, op.cit., p.367.  52)Olivier Chaline, op.cit., p.186.  53)Pierre Nora dir., op.cit., vol.2, p.2856.  54)Jean-Jacques Rousseau, L’Emile Ou De l’Education, in Jean RENAUD, op.cit., p.71.  55)Jeanne et Michel Charpentier, op.cit., p.306.  56)Thomas M. Kavanagah, Enlightened Pleasures, Eighteenth-Century France and the New Epicureanism, Yale University Press, 2010, p.110.  57)Jeanne et Michel Charpentier, op.cit., p.263.

    Ⅲ?LE CURE DE CAMPAGNE : UNE FIGURE HYBRIDE

       1. Le cure de campagne : un element-cle du village

    Mais pourquoi décrire à la fin de cet ouvrage pendant quelques pages seulement ce curé de campagne ? Pour mieux répondre à cette question, il faut réfléchir d’un point de vue historique.

    Le curé de campagne demeure d’abord un personnage emblématique du XVIIIe siècle, que Restif se doit de mentionner. Notre auteur a toutes les raisons de souligner que le digne « Ministre de Dieu » de son village natal porte « son âme sur ses lèvres, la bonté dans les yeux, et les Paroissiens au fond de son coeur » tant il constitue à cette époque un élément essentiel de la vie villageoise.

    Enfant du pays, issu en général de la petite et moyenne bourgeoisie rurale et urbaine, le prêtre est un homme au niveau de vie aisé, doué d’instruction, au contraire de la plupart des laboureurs58). Il soigne aussi les esprits ; éduqué, sachant lire et écrire, il participe aux réformes du village, et n’hésite pas à secourir les paysans59), quitte à servir de relais avec les notables et les agents de l’Etat60). Conforme à l’idéal du « bon prêtre », il maîtrise souvent le latin, a appris la rhétorique, et a étudié dans une faculté de théologie61) ; on comprend donc à cette étendue intellectuelle – qui ne peut que séduire un écrivain – une première cause de l’image positive du curé Pinard dans La vie de mon père.

    Mais il est aussi avéré que l’Ancien régime est habité par l’image du bon curé. Le texte suivant, écrit par un contemporain, le montre :

    La description de Restif de La Bretonne dresse un portrait similaire. Par conséquent, on est en droit de penser que cette louange du curé est un topo littéraire. Pourtant, lorsqu’on songe au XVIIIe siècle, on peut s’étonner qu’un auteur des Lumières comme Restif vante un prêtre, homme de la religion qui aurait toutes les raisons d’être hostile aux philosophes.

    En réalité, il convient de nuancer. S’il a pour tâche de maintenir la prospérité, l’ordre public, la vertu de ses ouailles, et qu’il se révèle un agent efficace de la monarchie administrative, le curé peut aussi participer, à sa modeste échelle, à la diffusion de nouvelles manières de penser ; il est avéré que les religieux ont aussi contribué au mouvement des Lumières : pour ne citer que quelques noms, l’abbé Bayle avec son Dictionnaire historique et critique (1696), qui précède l’Encyclopédie, ou encore l’abbé Raynal, partisan de la décolonisation avec son Histoire philosophique des deux Indes63). Le christianisme n’empêche pas d’embrasser les idéaux philosophiques, au point que les historiens parlent même de « Lumières chrétiennes »64). Dans la vie de Monsieur de Sernin, Pierre de Clorivière, un contemporain, écrit au sujet du curé :

    En conséquence, non content d’être un homme-clé, le curé de campagne pouvait être un réformateur.

    Mais il possédait aussi, au sein de la communauté villageoise, un statut moral original, équivalent à celui de « père » ; intercesseur entre Dieu et les paysans, il avait pour tâche, par le biais de ses conseils, de son exemple moral et vertueux, de guider les paroissiens au bonheur66) - ni plus ni moins le rôle dédié au père de famille. D’ailleurs, cette figure du chef de famille est très appréciée par le XVIIIe siècle67) – le titre de l’ouvrage de Restif La vie de mon Père le démontre à merveille. On sait aussi que le roi, représentant du Christ, était considéré comme le « Père » de tous les Français, puisqu’il cherchait leur bonheur68). De quoi mieux comprendre cette description de Rétif à propos du curé Pinard :

       2. Une figure politique

    Mais il faut ajouter à cette figure sociologique paternelle une dimension politique. Comme il a été dit précédemment (I.2.), Rétif se situe politiquement du côté des prédécesseurs des socialistes utopiques. Déjà, avec Rousseau, et son thème de la « campagne idéale », « vertueuse », notre analyse avait frôlé la philosophie politique ; il est maintenant temps d’y pénétrer.

    Dans La vie de mon père, Rétif mentionne souvent la communauté villageoise, cette assemblée d’habitants chargée de défendre les droits des villageois. Le curé, qui en est, participe naturellement à ses travaux70). Dans cette structure, chaque membre oeuvrait à « l’intérêt commun » - notion-clé de la pensée pré-communiste, que l’on retrouvera chez Gracchus Babeuf, au cours de la Révolution française.

    La communauté villageoise possède toutes les qualités pour incarner un modèle politique et social : non seulement, elle protège les paysans face à leur seigneur et à ses injustices, mais en plus, elle encadre la production paysanne de manière harmonieuse71). Il est logique que cette structure ait été exaltée par des auteurs du siècle des Lumières. Jules Faiguet dresse un portrait plus que flatteur de la communauté familiale taisible lorsqu’il traite de la définition des « Frères Moraves72)» dans l’Encyclopédie :

    Là encore, on est en droit de penser que Restif, en portant aux nues la figure du curé de campagne, ait suivi le même cheminement. Cela lui permet au passage d’insister sur l’égalité, thème politique qu’il affectionne.

    58)Michel Puzelat, op.cit., p.77.  59)Ibid.  60)Daniel Roche, op.cit., p.344.  61)Benoît Garnot, Les campagnes en France aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, Ophrys, Synthèse et Histoire, Gap, 1998, p.72.  62)Joseph Grandet, Histoire du séminaire d’Angers depuis sa fondation en 1659 jusqu’à son union avec Saint-Sulpice en 1695, publié par G. Letourneau, Paris-Lyon, 1893,t.1, p.71-72.  63)Olivier Chaline, op.cit., p.102.  64)Ibid., p.110.  65)Michel Vovelle, L’homme des Lumières, Seuil, Paris, 1996, p.392.  66)Ibid., p.392.  67)Daniel Roche, op.cit., p.473.  68)Ibid., p.476.  69)Nicolas Restif De La Bretonne, La vie de mon père, op.cit., p.157.  70)Benoît Garnot, op.cit., p.74  71)Katharina Middel, « Gracchus Babeuf et Rétif de La Bretonne – les voies du communisme utopique à la fin du XVIIIe siècle » in Présence de Babeuf : lumières, révolution, communisme, actes du colloque, vol.1989.  72)J.Faiguet de Villeneuve, “Moraves ou Frères unis” (citations de la définition), p.704, 10e volume, in L’encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une Société de Gens de lettres, eds. Denis Diderot et Jean le Rond d’Alembert, Paris, 1751-1772, University of Chicago : ARTFL Encyclopédie Project.  73)Ibid.

    Ⅳ?LE CURE : UNE FIGURE VERTUEUSE

       1. La vertu : une notion politique du XVIIIe siecle

    Rappelons et poursuivons la description de Restif du curé Pinard :

    Cette lecture achevée, la première image qui vient à l’esprit est celle d’un homme bon, innocent, candide – soyons un peu voltairien. Un mot, au sein de cette description, peut sans doute tout résumer : il s’agit de « vertueux », qualificatif aimé des Lumières. Pour mieux analyser le portrait du curé, il est important de s’attarder sur ce terme particulier. L’Encyclopédie lui consacre un très long article et désigne cette qualité morale, qui participe à la solidarité, comme un élément fondamental des systèmes politiques antiques romains, athéniens et spartiates. Ecoutons Diderot, Romilly fils et Seguiran la détailler comme une caractéristique essentielle de la raison et de la citoyenneté antiques :

    En célébrant le curé Pinard, Restif paraît aussi se placer dans cette pensée ; il fait l’éloge du dévouement du prêtre qui, en bon citoyen de la communauté, impulse la « vertu » en « se mettant à la place des autres » - en l’occurrence, les membres de la communauté villageoise. De cette manière, Restif sous-entend la solidarité inhérente au concept de citoyenneté. Rousseau aussi, dans le Contrat social de 1762, traite de l’importance de la vertu dans un système social : façonnant les volontés particulières et les individualités, elle les soumet à une volonté qui devient consensuelle, qui émane et s’impose à tous les membres de la communauté76).

    Toutefois, le terme « Vertu », au XVIIIe siècle, dévoile un autre sens. Lisons encore l’Encyclopédie et la seconde définition qu’elle propose :

    D’où cette question, qui vient immédiatement à l’esprit : à quelle définition de la vertu fait référence Restif dans sa description du Père Pinard ? La définition politique ou strictement pudique ? Ou les deux ? Laquelle appréhender pour mieux comprendre le portrait du curé Pinard ?

       2. Restif, ou la vertu contre le libertinage

    Pour répondre à cette question, il faut se plonger dans les oeuvres de Rétif. Rappelons La Paysanne pervertie qui montre la liaison incestueuse entre un frère et une soeur. Rappelons la description de libertines dans les Nuits de Paris78). Rappelons que Rétif lui-même a eu de nombreuses liaisons au cours de sa vie et qu’il est le fameux créateur du terme Pornographe. D’autre part, admirateur de Sade, Restif a découvert le libertinage par la littérature79) et a légué à la postérité une image de « Casanova des taudis »80). Cette image est telle que Pierre Testud, expert en littérature rétivienne, souhaite de tout coeur refroidir les imaginations : il ne faut pas voir en Rétif un auteur libertin et érotique, mais plutôt un auteur « réaliste jusqu’à la minutie », qui anticiperait les romans réalistes et naturalistes du siècle suivant81). Pourtant, l’Encyclopédie Universalis, la référence documentaire, surnomme hardiment Restif de La Bretonne « Le libertin visionnaire »82)⋯ Libertin ou non ? Bien que la question fasse encore débat, admettons que Restif ne soit pas libertin. Maintenant, une autre question qui appelle une réponse évidente : son personnage, le curé Pinard, est-il libertin ? Non. Il semble même en être le contraire pur. Il suffit de lire les deux définitions suivantes pour s’en assurer :

    Oui, le libertinage, qui exacerbe le plaisir sensuel et charnel, la quête de l’extrême, représente le contraire de la modération au sens antique du terme – en l’occurrence une maîtrise des passions par la raison85). En outre, il symbolise, dans une optique rousseauiste, la dénaturation la plus extrême, le produit inéluctable d’une société évoluée mais gravement déséquilibrée86). A la lumière de ces réflexions, on peut donc percevoir le curé Pinard comme le contraire-même du libertin ; non seulement, son tempérament est fait d’abnégation, de modération, de raison et de sacrifice pour la communauté – en somme, la vertu liée à la citoyenneté –, mais il est aussi un homme proche de la nature, dérivant d’une société primitive et naïve.

    Pour autant, doit-on oublier la définition pudique de « vertu » ? Et pourquoi Restif prendrait-il la peine de décrire le portrait d’un personnage contraire à celui du libertin ? Outre les causes précédemment avancées (enfance, quotidien, politique⋯), n’y en-a-t-il pas d’autres sous-jacentes, en rapport avec sa vie débridée, voire « libertine » (dixit certains) ?

    Cela nous ramène au débat du libertinage de Restif – important pour mieux saisir la figure du curé Pinard. Rappelons l’interprétation de certains spécialistes : l’écrivain n’est pas libertin et se trouve aux antipodes du sulfureux Marquis de Sade87), l’auteur est réaliste, sa propre vie ne rejaillit pas sur son texte ; il n’est libertin que d’apparence. Dès lors, sous cette interprétation, la figure du curé Pinard se transforme en naïf curé de campagne, enfantée par la plume d’un Restif réaliste et innocent.

    Maintenant, regardons l’auteur comme un sulfureux libertin – on peut s’en convaincre à la lecture de sa biographie et de ses récits –, et interprétons d’une autre manière cette figure de curé de campagne. Mentionnons aussi que Restif a multiplié les conquêtes amoureuses dans les villes, à Auxerre puis à Paris. Dès lors, n’a-t-il pas éprouvé une « nostalgie de la vertu »88), le regret d’une pureté perdue, vierge, celle de la campagne ? Et pour compenser ce regret tortueux, n’aurait-il pas songé à valoriser la figure d’un prêtre campagnard ? En outre, signalons que si Restif a quitté la ville pour la campagne, c’est aussi en raison d’une dispute avec l’un de ses frères⋯ un curé janséniste89) ! Par conséquent, peut-être par regret, et pour mieux « se racheter » de son impureté, Restif n’aurait-il pas tout intérêt à louer cette figure du curé campagnard, une « valeur sûre » pour l’époque ?

    L’analyse de Maurice Blanchot, écrivain, philosophe, célèbre critique littéraire et spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle90), se situe dans cette optique : Restif ne serait pas un sadique, mais plutôt un libertin mi-vertueux, tombé dans un cycle « pureté-dépravation-pureté »91). Selon lui, Restif ne penserait pas autrement lorsque l’écrivain écrit dans Sara :

    Si Restif aime tant jouer au moralisateur dans ses romans, c’est peut-être aussi pour mieux se moraliser lui-même. Dans cette idée, on pourrait percevoir le curé Pinard comme une preuve des scrupules de Restif face à lui-même⋯ Effectivement, quoi de mieux que de faire l’éloge d’un curé idéal et innocent pour se réhabiliter moralement ? De la sorte, ce serait une clé pertinente pour bien comprendre le portrait du curé Pinard. Et on sait que si les faits peuvent être oubliés, les écrits, eux, demeurent éternels. Les lecteurs se souviendront de cette description du curé idéal, non des actes de Restif. Mais il est toujours possible de s’aventurer dans la psychologie d’un auteur⋯

    74)Nicolas Restif De La Bretonne, La vie de mon père, op.cit., p.157-158.  75)« Vertu », définition de Denis Diderot, Romilly fils et du chevalier de Seguiran, p.178, 17e volume, in L’encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une Société de Gens de lettres, Denis Diderot et Jean Le Rond D’Alembert, Paris, 1751-1772, University of Chicago : ARTFL Encyclopédie Project.  76)Thomas M. Kavanagh, op.cit., p.217.  77)Encyclopédie, définition « La vertu », Jaucourt.  78)Patrick Wald Lasowki, Le grand déréglement : le roman libertin du XVIIIe siècle, Gallimard, Paris, 2008, p.27.  79)Maurice Blanchot, op.cit., p.118.  80)Marc Chadourne, op.cit., p.13.  81)Pierre Testud, Rétif de La Bretonne et la création littéraire, Librairie Droz, Genève, 1977, p.81.  82)Jacques Lacarrière, définition « Restif de La Bretonne (1734-1806) », in Encyclopédia Universalis, accessible sur Internet.  83)Patrick Wald Lasowski, op.cit., p.24.  84)Chercheur et spécialiste français du libertinage du XVIIIe siècle.  85)Jean Goldzink, Le Vice en bas de soie ou le roman du libertinage, José Corti, Paris, 2001, p.115.  86)Ibid., p.123.  87)Marc Chadourne, op.cit., p.16  88)Michel et Jeanne Charpentier, op.cit., p.367.  89)Maurice Blanchot, op.cit., p.117.  90)Etant un des inspirateurs de la French theory, collaborateur à la NRF, on doit à Maurice Blanchot plusieurs essais, parus aux prestigieuses Editions de Minuit et Gallimard : La Raison de Sade, L’insurrection la folie d’écrire, L’Espace littéraire, L’entretien infini, L’écriture du désastre. Il a aussi côtoyé les philosophes Levinas, Deleuze, Roland Barthes.  91)Ibid., p.124.  92)Ibid., p.129.

    Ⅴ?CONCLUSION

    L’analyse de la figure du curé Pinard dans La vie de mon père dévoile donc plusieurs caractéristiques de l’oeuvre de Restif de La Bretonne.

    Tout d’abord, elle retranscrit de manière soignée le quotidien villageois, source importante pour les historiens, et constitue un témoignage lumineux des relations sociales de l’époque et des mentalités (la communauté villageoise, la prédominance de la figure paternelle, spécifique au XVIIIe siècle).

    Ensuite, elle nous aide à mieux réfléchir au regard que les Lumières portaient sur la dichotomie ville/campagne. A travers ce portrait, se lit l’éloge d’une campagne vertueuse, idéalisée, et de ses êtres ruraux sages et innocents. Un thème – on le sait – abordé par Rousseau, révélant Restif comme son disciple et homme des Lumières.

    D’autre part, elle valorise le « pré-communisme » (repris ultérieurement par Gracchus Babeuf), une pensée politique qui anticipe le socialisme utopique des penseurs de la première moitié du XIXe siècle (dont Fourier). Dans ce contexte, le curé de campagne est non seulement le défenseur des droits des paysans mais aussi, par le biais de sa vertu, cette qualité morale et politique, le gardien vénérable de la stabilité de la communauté villageoise et de l’égalité entre paysans.

    Enfin, on y lit une réflexion implicite de Restif sur sa propre moralité ; si l’on suit l’analyse de Maurice Blanchot, on peut imaginer que cette image « vertueuse », idyllique et parfaite du curé a été rédigée par un Restif souhaitant racheter sa « mauvaise conduite ». L’auteur aurait alors vanté un personnage contraire pour mieux se dédouaner au regard de la postérité.

    Autant d’éléments qui indiquent toute la richesse et la complexité de l’oeuvre de Restif de La Bretonne.

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